La bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art conserve, au sein de ses collections patrimoniales, un petit album relié de cuir portant le titre Dessins originaux de monuments inédits : Rome, Naples 1826-1827 (Ms 461). L’ouvrage se compose de soixante-seize planches rassemblant cent soixante-douze dessins exécutés par différentes mains. Treize d’entre eux, aquarellés, reproduisent des œuvres polychromes – peintures, verres, mosaïques – tandis que les cent soixante-quatre autres, réalisés à la mine de plomb ou à la plume, représentent essentiellement des statues et des reliefs sculptés provenant de collections italiennes.
Bien que cet album ait fait l’objet d’une numérisation, sa nature exacte était demeurée inconnue jusqu’à son examen dans le cadre du programme Digital Muret, conduit à l’INHA entre 2017 et 2022. Les travaux menés à cette occasion, traitant notamment des publications de l’archéologue Désiré Raoul-Rochette, ont permis d’établir des correspondances entre plusieurs dessins de l’album et des planches gravées figurant dans ses ouvrages. Cette convergence a conduit à formuler l’hypothèse que le recueil pourrait rassembler les dessins commandés par Raoul-Rochette lors de son voyage en Italie, précisément durant les années mentionnées sur la couverture. Une visite dans la salle Labrouste, pour consulter l’album original, a confirmé ces soupçons : une discrète mention manuscrite, tracée au crayon au sommet d’une des dernières pages – et demeurée illisible sur la version numérisée – y indique en effet : « Vente Raoul Rochette, mars 1855 ». Ce détail, passé inaperçu des catalogues anciens, a permis d’attribuer formellement l’album à l’archéologue.
L’identification de ce document confère une valeur singulière à l’ensemble : il s’agit d’un fragment matériel de l’apparat documentaire d’un des principaux acteurs de l’archéologie classique au XIXᵉ siècle. Sa publication numérique enrichie offre désormais la possibilité de consulter cette documentation, mais aussi de restituer les conditions de production et de circulation de ces images savantes, tout en éclairant les pratiques de documentation, de collection et de publication scientifique propres à l’époque de la formation de l’archéologie moderne.
Jean-Auguste Dominique Ingres, Portrait de Désiré Raoul-Rochette, graphite, vers 1830, Vienne, Albertina, inv. 24220, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=21792589 (Domaine public)
Désiré Raoul-Rochette (1783-1854) occupe une place centrale dans l’histoire de l’archéologie classique de la première moitié du XIXᵉ siècle. Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres dès 1816, il est également rédacteur du Journal des savants pour la section archéologie de 1817 à sa mort en 1854, et devient secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts en 1838. Auteur prolifique, il est nommé en 1818 conservateur du Cabinet des Médailles et reprend en 1824 le cours d’archéologie à la Bibliothèque royale.
Ces fonctions exigent une connaissance approfondie des collections italiennes et des monuments antiques. C’est dans cette perspective qu’en 1826, Raoul-Rochette obtient une mission officielle d’un an en Italie, qui le conduit jusqu’en Sicile. L’un des objectifs explicites de ce voyage est la constitution d’un corpus graphique de « monuments inédits », c’est-à-dire d’objets antiques encore non publiés, mal reproduits ou gravés de manière inexacte, rendant leur étude scientifique problématique.
L’album conservé à la bibliothèque de l’INHA témoigne pleinement de cette démarche. Il illustre la pratique documentaire caractéristique des savants de l’époque, qui s’attachaient à rassembler, par la copie et le dessin, des reproductions aussi fidèles que possible des œuvres de l’Antiquité. Si une grande partie des dessins a été rapportée d’Italie, d’autres ont été exécutés à Paris — d’après les collections du Louvre ou du Cabinet des Médailles — ou encore envoyés ultérieurement depuis Berlin ou Rome. L’ensemble reflète ainsi la nature évolutive de la documentation scientifique, sans cesse enrichie, corrigée et recomposée au gré des échanges et des découvertes, avant d’être fixée ici dans un état donné après usage.
Ces dessins eurent une double fonction. Ils servaient d’abord de support d’étude, documentant les monuments conservés dans des collections parfois inaccessibles, mais aussi de suivre les découvertes archéologiques récentes, particulièrement nombreuses dans les années 1820 en Italie. Ils furent également exploités comme matériau éditorial dans deux ouvrages majeurs de l’archéologue : les Monuments inédits d’antiquité figurée (1828-1833) et les Peintures antiques inédites (1828-1839). L’album, dans cette perspective, constitue à la fois un outil de recherche et la matrice graphique de ses entreprises éditoriales, offrant un aperçu rare de la fabrique du savoir archéologique au XIXᵉ siècle.
Le cours de Désiré-Raoul Rochette dans la salle du Zodiaque, gravure publiée dans L’Illustration, 23 décembre 1843, département Estampes et Photographie, Va-237 (2)-Fol.
Conservé dans le fonds de manuscrits de la Bibliothèque de l’INHA sous la cote Ms 461, le recueil comprend 13 aquarelles et 164 dessins à la mine de plomb ou à la plume montés sur 77 feuillets. Sa reliure est en maroquin à grains longs vert foncé. Son dos est à 5 nerfs et compartiments ornés. Il mesure très précisément 52,5 x 36,3 cm.
Nous savons grâce à Georges Perrot que Raoul-Rochette prenait un grand soin de ses livres ; les considérant non pas comme de simples instruments de travail mais plutôt comme des manifestations d’un certain idéal de beauté : « Ses livres, Raoul-Rochette se plaisait à les habiller de veau fauve ou de maroquin, à en parer de jolis fers le dos et le plat » (1). Le rôle premier de la reliure est de protéger l’ouvrage ; sa seconde fonction est de l’embellir. C’est à Bonfils, relieur et papetier actif à Paris entre 1837 et 1847, que l’archéologue confie le soin de réaliser la reliure soignée de son recueil.
A la mort de son propriétaire, le manuscrit passe en vente publique. Le 20 mars 1855 et les jours suivants la riche collection de livres de Raoul-Rochette est dispersée à Paris à son domicile de la rue de La Michodière par le ministère de l’un des plus renommés commissaire-priseur de la capitale, maître Bonnefons de Laviaille assisté du bibliophile et marchand-libraire, Joseph Techener. Ce ne sont pas moins de 3382 numéros (notre document porte le n° 2109) qui sont très soigneusement décrits dans le catalogue de la vente. (2). En début de volume, une table méthodique introduit 12 sections elles-mêmes divisées en autant de parties qu’il n’en faut pour rendre compte de l’étendue de l’érudition et du savoir du défunt érudit. Toutes les disciplines ou champs de la connaissance y sont représentés ainsi que tous pays et toutes langues.
Dans le catalogue de vente, bon nombre de notices descriptives indiquent la mention « Envoi d’auteur ». Il s’agit d’ouvrages offerts à Raoul-Rochette. Celui-ci était associé ou membre correspondant de toutes les grandes académies européennes, telles que Munich, Goettingue, Berlin, Saint-Pétersbourg, Rome, Naples ou bien encore Madrid. Il recevait ainsi des ouvrages rares puisqu’inconnus en France ou tout du moins indisponibles dans le commerce.
Un exemplaire annoté du catalogue de vente nous apprend que le manuscrit a été acheté par le libraire spécialisé en livres d’art, François-Alexandre Rapilly. En 1863 et 1871 celui-ci publie un « Recueil d’estampes relatives à l’ornementation des appartements aux XVI, XVII et XVIIIe siècle » pour lequel l’architecte Hippolyte Destailleur (1822-1893) rédige un texte explicatif. Bibliophile averti, ce dernier a très probablement fréquenté la boutique du libraire situé à cette époque quai Malaquais puisque nous retrouvons son ex-libris au revers du plat supérieur du recueil. Dans la longue tradition des architectes-collectionneurs qui en regard de leur activité professionnelle ont constitué une collection de dessins, d’estampes et une bibliothèque de référence, Destailleur est sans doute un des plus brillants représentants. Comme architecte, il a construit de nombreux bâtiments tant en France qu’à travers l’Europe. Pour se faire il s’est appuyé sur un ensemble de documents iconographiques et de livres réunis par ses soins et qui resta longtemps célèbre tant par sa qualité et que par sa quantité. Collections et bibliothèque étant indissociables de son métier d’architecte et vice-versa. Celles-ci furent dispersées du vivant ou après le décès de leur propriétaire. Ces dispersions ont eu raison de notre manuscrit. Il est en effet bien difficile de suivre sa destinée tant les notices de catalogues de ventes sont sommaires ou évasives. Toujours est-il qu’en décembre 1967, la bibliothèque d’art et d’archéologie en fait l’acquisition auprès du libraire parisien de Nobele.
Ex-libris d’Hippolyte Destailleur (1822-1893)
Cette édition numérique de l’album permet d’explorer le document selon plusieurs entrées : on peut considérer le volume en son intégralité (L’Album), chaque page (76 documents issus d’une archive), ou bien chaque dessin (Les visualisations). Ces différentes échelles permettent ainsi d’aborder dans leur individualité des documents qui était à l’origine des dessins sur feuille volante, et qui n’ont été rassemblés de façon pérenne que dans un second temps, probablement après que Raoul-Rochette ait terminé de s’en servir.
La visualisation du volume permet de feuilleter l’album en allant de page en page. Afin de prendre en compte la matérialité de l’objet, l’intégralité de la numérisation y est reportée, y compris les couvertures et le dos de l’ouvrage.
Les pages individuelles peuvent ne porter qu’un seul dessin, ou alors en regrouper plusieurs. Elles permettent de comprendre l’éventuel lien qui a été établi entre chaque dessin au moment de la reliure.
Chaque dessin fait l’objet d’une fiche où sont indiquées des informations aussi bien sur celui-ci que sur l’objet qu’il représente. On indique ainsi l’auteur du dessin, le lieu où il a été réalisé et l’ouvrage de Raoul-Rochette dans lequel il a finalement été publié. En ce qui concerne l’objet représenté, on indique son type, son matériau, son aire chrono-culturelle, son lieu et date de découverte, et son lieu de conservation. Des références bibliographiques indiquent d’autres publications des œuvres, ainsi que des commentaires éventuelles à leur propos.
L’édition inclut enfin des essais autour de l’Album Raoul-Rochette, qui visent à le contextualiser et de l’analyser. L’album est d’abord présenté en détail, puis dans un second essai envisagé comme un témoin et une source sur les pratiques savantes de Raoul-Rochette, notamment lors de son voyage en Italie et en Sicile. La collecte des documents ayant en fait dépassé le cadre chronologique strict de ce voyage, un troisième essai aborde la question des dessins réalisés avant ou après celui-ci. Enfin, un dernier essai aborde l’utilisation effective des dessins regroupés ici dans les travaux de Raoul-Rochette.