La collecte des dessins en Italie (1826-1827)

Cécile Colonna, Euan Wall

Le voyage en Italie entrepris par Désiré Raoul-Rochette entre septembre 1826 et septembre 1827 constitue une étape décisive dans la trajectoire intellectuelle et professionnelle de l’archéologue. Après huit années passées à la tête du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque royale, le savant, alors âgé de trente-six ans, ambitionne d’acquérir une connaissance directe et approfondie des antiquités de la péninsule : sites archéologiques, musées, collections publiques et privées.

À l’instar de ses illustres prédécesseurs, Jean-Jacques Barthélemy et Aubin-Louis Millin, Raoul-Rochette obtient pour ce projet une mission officielle du gouvernement français. L’un des objectifs explicites de la mission est la constitution d’un corpus de dessins de monuments rares ou inédits, appelés à nourrir à la fois la recherche archéologique et l’enseignement de la discipline à la Bibliothèque royale.

Le voyage en Italie

Raoul-Rochette séjourne à Rome durant quatre mois, d’octobre 1826 à février 1827. Il y mène une activité intense, visitant sans relâche les grandes collections publiques et privées de la ville – musées du Vatican et du Capitole, villas Albani, Borghèse, Doria Pamphili, entre autres – et obtenant les autorisations nécessaires pour faire dessiner les œuvres qui retiennent son attention. L’album conservé à la bibliothèque de l’INHA contient plus d’une cinquantaine de dessins provenant de ces collections, représentant pour la plupart des statues et des reliefs romains. Ces feuilles sont commandées à divers artistes dont la plupart demeurent anonyme.

La correspondance échangée à cette période avec l’archéologue Pietro-Ercole Visconti, avec lequel il entretient des relations d’amitié et de collaboration, éclaire une partie des conditions de travail de l’archéologue français. Elle permet notamment d’identifier l’un des dessinateurs employés : un jeune artiste nommé Morelli, auquel on peut attribuer deux planches de l’album, représentant respectivement un relief du palais Flavien sur le Palatin (Ms 461, 54, 2) et un sarcophage conservé au musée du Capitole (Ms 461, 32, 3).

Les conditions d’accès aux œuvres antiques ne sont pas toujours aisées, comme en témoigne un passage des Monuments inédits où Raoul-Rochette évoque les difficultés rencontrées à la villa Doria Pamphili. À propos d’un relief de sarcophage qu’il y fit dessiner, il écrit :

« Le bas-relief dont il est ici question, et que je publie pl. LXVII A, n. 2, est encastré dans le mur de l’escalier, à droite du Casino, par lequel on descend de la terrasse supérieure dans les jardins. La hauteur à laquelle il est placé, au-dessus d’une corniche assez saillante, a dû le dérober à l’attention des antiquaires ; et la situation incommode où il faut se mettre pour le dessiner ou pour l’examiner de près, ne laisse pas d’ajouter quelque intérêt au dessin très-soigneusement exécuté que j’en ai fait faire, sous mes yeux, en 1827. »
( Ms 461, 33, 2)

Cette remarque, au-delà de son ton presque pittoresque, témoigne d’une pratique de terrain attentive aux conditions matérielles de l’observation et de la reproduction graphique. Elle illustre la conception de Raoul-Rochette selon laquelle le dessin, exécuté sous la supervision du savant, constitue une forme de vérification scientifique indispensable : il garantit la fidélité de la représentation et, par là même, la fiabilité du savoir archéologique.

Arrivé à Naples à la fin du mois de février 1827, Raoul-Rochette bénéficie d’un accueil officiel qui témoigne de ses appuis auprès de la cour bourbonienne. Grâce à l’intercession du roi François Iᵉʳ et de son ministre le duc de Ruffo, il obtient un accès privilégié aux collections du royaume et aux principaux chantiers archéologiques, en particulier ceux de Pompéi. Il mandate sur ce site l’architecte Jules-Frédéric Bouchet, qu’il charge d’exécuter plusieurs relevés de peintures découvertes sur les sites campaniens. L’album conservé à la bibliothèque de l’INHA comprend une quinzaine de dessins réalisés à Naples, représentant des œuvres issues pour la plupart du Museo Borbonico, mais également de la collection Martorelli. À côté des reliefs et des statues, une peinture pompéienne déposée au musée royal atteste de l’attention particulière que l’archéologue porte à la polychromie antique et à la documentation des arts picturaux (Ms 461, 10, 1

Depuis Naples, Raoul-Rochette sillonne la Campanie, visitant les sites de Paestum et de Capri, avant de poursuivre au printemps 1827 vers le sud de la péninsule. Accompagné de l’architecte Jules-Frédéric Bouchet, il traverse la Calabre et gagne la Sicile, muni de lettres de recommandation délivrées par le gouvernement napolitain. Ces appuis lui permettent d’accéder aux principales collections des cités méridionales — Tarente, Reggio, Palerme et Catane — où il entre en contact avec plusieurs figures de l’archéologie sicilienne : Saverio Cavallari Judica, le duc de Serradifalco et le baron Pisani.

Partout, Raoul-Rochette fait exécuter des relevés de monuments et de reliefs antiques, dans le but d’enrichir son corpus de « monuments inédits ». Parmi les pièces remarquables documentées figure une urne peinte de Centuripe, dont le dessin fut offert à l’archéologue par le baron Pisani. L’œuvre elle-même, cependant, ne survécut pas intacte à son transport vers Palerme :

« La voiture où il était versa en route ; il fut brisé en plusieurs morceaux ; et le baron Pisani, qu’un heureux hasard conduisit sur les lieux, acheta ces morceaux et les réunit à grand-peine, de manière à rétablir la forme entière du vase ; mais non pas la peinture même, qui était enlevée ou endommagée en beaucoup d’endroits. »
(Ms 461, 06, 5

Cet épisode, relaté par Raoul-Rochette lui-même, illustre les aléas du voyage savant au XIXᵉ siècle, où la collecte des images et des objets s’accompagnait d’une logistique précaire et de risques constants pour les œuvres transportées. Le parcours de l’archéologue en Sicile fut d’ailleurs éprouvant : les traversées maritimes se révélèrent longues et pénibles, et sa femme, qui l’accompagnait, tomba gravement malade.

De retour à Rome en juin 1827, Raoul-Rochette apprend la récente découverte de tombes étrusques à Corneto (l’actuelle Tarquinia) par les archéologues allemands August Kestner et Otto Magnus von Stackelberg. Conscient de l’importance exceptionnelle de ces trouvailles pour la connaissance de l’art étrusque, il décide de se rendre sur place en compagnie de Pietro-Ercole Visconti et de ses dessinateurs, dans l’espoir d’obtenir l’autorisation de documenter les peintures funéraires nouvellement mises au jour. Cependant, les deux archéologues allemands bénéficient d’un droit d’exclusivité sur la publication des peintures inédites, et Raoul-Rochette ne peut les faire dessiner. L’archéologue français, indigné, dénoncera plus tard ce refus comme un « privilège absurde ». Cet épisode emblématique, largement commenté par la suite, révèle à la fois les tensions franco-allemandes dans le champ de l’archéologie naissante et la complexité des régimes d’autorisation qui régissaient les fouilles dans les États pontificaux. Il souligne aussi la compétition croissante entre savants européens pour l’accès direct aux antiquités inédites, enjeu crucial à une époque où la valeur scientifique se mesurait à la primauté de la découverte et à la publication des images.

En juillet 1827, Raoul-Rochette quitte Rome pour Florence, où il séjourne environ un mois. Il y poursuit son enquête sur les collections d’antiquités et approfondit ses observations sur l’art étrusque, dont il pressent l’importance pour la compréhension de la genèse de l’art grec et romain. À la Galerie des Offices, il examine les principales œuvres étrusques conservées, tandis que dans la collection Cestini, il fait exécuter le dessin de trois urnes cinéraires figurées. C’est également à Florence qu’il rencontre Francesco Inghirami (1772–1846), figure polymathe — archéologue, dessinateur, graveur, imprimeur et éditeur — qui joue un rôle déterminant dans la diffusion des connaissances sur l’Étrurie ancienne. Inghirami, déjà auteur des Monumenti Etruschi inediti (publiés à partir de 1820), fournit à Raoul-Rochette de nombreux relevés d’urnes de Volterra, signés de sa main : vingt-cinq de ces dessins figurent aujourd’hui dans l’album conservé à l’INHA. Ces feuilles constituent une part essentielle de la documentation étrusque réunie par le savant français, attestant de sa volonté de collaborer avec des érudits italiens de premier plan. Raoul-Rochette visite les sites de l’Étrurie : il se rend à Volterra, où il examine longuement les collections Guarnacci et Cinci, mais aussi à Pérouse, Cortone, Chiusi ...

En septembre 1827, il quitte l’Italie, traversant Milan et Genève avant de regagner Paris avant le 1ᵉʳ octobre. Ce périple d’une année, mené dans l’esprit du Grand Tour savant, constitue une étape décisive dans la formation de Désiré Raoul-Rochette. Il rassemble une riche documentation : dessins, relevés, inscriptions et notes d’observation, qui alimenteront tant ses cours d’archéologie à la Bibliothèque royale que ses grandes publications illustrées dans les années suivantes. Si ses relations avec les archéologues étrangers furent parfois tendues, ce voyage le place au cœur des réseaux européens de l’archéologie naissante.

Un album retrouvé mais des dessins perdus

A son retour en France, Raoul-Rochette confie à un de ses amis :

“j’ai rassemblé des matériaux en assez grand nombre et pour la plupart inédits, en bas-reliefs, de travail et d’époque romaines, en urnes étrusques, en vases et peintures grecques, en inscriptions grecques et latines 1 .”

L’album conservé à l’INHA ne conserve en effet qu’une partie du corpus documentaire constitué par Désiré Raoul-Rochette. Il se distingue autant par ce qu’il contient que par ce qu’il omet : aucun dessin de bronze ni de vase peint, alors même que ces objets occupaient une place centrale dans les recherches de l’archéologue 2 . Raoul-Rochette lui-même exprimera plus tard une certaine frustration d’avoir achevé son voyage en Italie juste avant les grandes découvertes de Vulci (1828), qui allaient renouveler en profondeur l’étude des vases grecs et étrusques. Dans une lettre adressée à Pietro-Ercole Visconti en 1829, il confie :

« S’il vous était possible de faire calquer ou dessiner par Morelli quelques-uns des vases les plus importants de cette superbe collection, qui sont à Rome chez le consul de Prusse, ou qui se trouvent dans d’autres maisons, vous me rendrez un bien grand service. (…) Car on ne peut plus désormais écrire sur l’Archéologie, sans avoir vu ces vases ; Nola s’est éclipsée devant Canino, et la Campanie elle-même n’est plus la Campania felix, en fait de vases grecs 3 . »

De même, l’album ne contient que très peu de peintures antiques, alors que Raoul-Rochette rapporte avoir fait copier de nombreuses fresques à Rome, à Naples et à Pompéi, notamment dans la Maison du Poète Tragique, témoignage de son souci de documenter les arts figurés dans toute leur diversité 4 .

Malgré ces lacunes, l’album constitue un document rare sur la culture visuelle du savoir archéologique au XIXᵉ siècle. Il illustre la manière dont un savant — et non un artiste ou une institution — concevait et organisait son apparat documentaire : un outil de travail, de démonstration et d’enseignement. Par sa nature et sa cohérence, il se distingue des ensembles contemporains, qu’il s’agisse des recueils d’artistes comme Ingres, des collections institutionnelles comme celle de Gerhard au musée de Berlin, ou encore des portfolios de dessinateurs comme Muret au Cabinet des Médailles.

Notes de bas de page
1Böttiger 2018, n°13 p. 58, lettre de Raoul-Rochette à Böttiger du 6 octobre 1827.
2cf. deux vases Santangelo, dessin ramenés d’Italie et publiés dans les MI.
3Lettre 3 septembre 1829
4Raoul-Rochette 1836.