Au XIIᵉ siècle, dans un contexte d’expansion économique et religieuse remarquable, Châlons-en-Champagne s’impose comme l’un des pôles urbains majeurs de la région. Cité épiscopale indépendante, elle profite de l’essor spectaculaire de sa production drapière, dont les étoffes teintes et tissées sur place s’exportent massivement dans toute l’Europe. À la Collégiale Notre-Dame-en-Vaux, au cœur de la ville, un ambitieux chantier d’agrandissement est entrepris à la suite d’un effondrement partiel de l’édifice. On décide à cette occasion de lui adjoindre un cloître, édifié entre 1160 et 1180 sur son flanc nord.
Notre-Dame-en-Vaux et son cloître, plan d’alignement établi en 1752 par le service des Ponts et Chaussées. Cl. Pressouyre.
Conçu comme un véritable écrin architectural, le cloître conjugue fonction liturgique et ambition intellectuelle. Dès 1170, les chanoines obtiennent du pape Alexandre III l’autorisation de fonder une école. Cette mission d’enseignement peut alors s’appuyer sur un programme iconographique exceptionnel, développé sur les chapiteaux historiés et les statues-colonnes ornant les galeries. Lieu de prière et de déambulation, le cloître devient ainsi un cadre de transmission privilégié du savoir religieux aux fidèles. Monument de prestige et d’édification, il demeure cependant un espace de représentation plus que de vie communautaire, les chanoines préférant s’installer progressivement dans des maisons particulières attenantes à la galerie orientale. Au fil du temps, ils se réservent l’accès du lieu, lui faisant perdre peu à peu sa fonction originelle.
Les siècles suivants marquent le lent effacement de cet ensemble. Délaissé et mal entretenu, ignoré des voyageurs passant par Châlons, le cloître finit par être oublié. Son destin bascule au milieu du XVIIIᵉ siècle lorsqu’un différend oppose chanoines et paroissiens à propos de son entretien dont ils se partagent la charge. Le litige est arbitré en 1759, suite à un procès : la galerie sud revint aux paroissiens, les trois autres aux chanoines. Ces derniers entreprennent rapidement de démolir leur part afin de réemployer les matériaux dans la construction d’un presbytère et de murs de clôture du jardin. Les pierres sont alors utilisées pour consolider les fondations des nouvelles constructions réparties sur l’aire du cloître démoli.
En 1766 les paroissiens donnent le coup de grâce à l’édifice en abattant la galerie sud. Les matériaux sont alors très certainement vendus et dispersés au bénéfice de la Fabrique, qui gère et entretient l’église. Une fois détruit, le cloître disparaît du paysage urbain et de la mémoire collective.
Presbytère, maison canoniale et mur de clôture, aire du cloître en 1960. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/53/1/25. Cl. Pressouyre.
Son histoire aurait pu s’arrêter là. Pourtant, à partir de la première moitié du XIXᵉ siècle, des fragments sculptés sont retrouvés le long du bas-côté nord de l’église sans que l’on en comprenne l’origine. Ils sont soigneusement regroupés en 1854 dans la tribune sud de Notre-Dame-en-Vaux et, en 1896, plusieurs des plus belles pièces rejoignent les collections du Musée du Louvre grâce à l’initiative de Louis Courajod, directeur du département des sculptures et éminent spécialiste d’art médiéval.
Fragments lapidaires dans la tribune sud de Notre-Dame en Vaux, 1896. Cl. Durand.
Les trouvailles fortuites se poursuivent au cours des décennies suivantes mais le passage de Léon Pressouyre à Châlons un jour d’automne 1960 s’avère décisif pour la redécouverte du monument. Jeune archéologue, il s’intéresse vivement à la collégiale de Notre-Dame-en-Vaux qu’il visite sous les auspices du chanoine Louis Hubert. Curé du lieu domicilié au presbytère, ce dernier lui montre les fragments découverts au XIXe siècle ainsi que la centaine d’autres qu’il a eu la surprise de trouver en 1937, enchâssés dans les fondations de l’un des murs de son jardin en cours de réfection. Passionné de vieilles pierres, il les a entreposés dans la salle de patronage. Intrigué par le nombre et la qualité des vestiges, Léon Pressouyre s’empresse de dépouiller les archives locales où il retrouve bientôt trace des conditions très particulières de la démolition de l’édifice et du réemploi de ses pierres : un cloître a donc bien existé à Châlons, dont on ne connait ni gravure ni représentation figurée mais seulement quelques plans assez indigents. Alerté, le service des Monuments Historiques décide de classer les vestiges et d’entreprendre des sondages sur site, dans l’idée que les restes du cloître se trouvent bien toujours là.
Notes et archives dépouillées par Léon Pressouyre. Paris bibliothèque de l’INHA, Archives 144/46-48. Cl. INHA.
Débutées en 1963, les fouilles se déroulent en 2 étapes. La première (1963-1970) est consacrée à la récupération des fragments réemployés dans les murs et fondations des bâtiments construits sur l’emplacement du monument. L’opération est complexe car dans un premier temps les structures sont préservées. Il faut donc déchausser les murs puis les étayer afin de pouvoir retirer les vestiges du cloître, remplacés par des moellons de pierre.
Fouilles de récupération des fragments du cloître remployés dans le soubassement du mur ouest du presbytère, 1963. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/53/2/34. Cl. Pressouyre.
Dûment inventoriés, numérotés et fichés, les fragments exhumés sont patiemment raccordés par Léon Pressouyre et son épouse Sylvia. Jour après jour, resurgissent de terre bases, chapiteaux, impostes, arcatures, colonnes lisses et statues colonnes, sitôt entreposés dans un petit atelier construit pour l’occasion en 1964.
Sylvia Pressouyre au travail dans l'atelier, septembre 1965. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/54/2/41. Cl. Roche
Léon Pressouyre « à la jonchée », c. 1963. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/54/2/39. Cl. Pressouyre.
La seconde étape (1971-1976) s’ouvre après le rachat par la municipalité des terrains et immeubles concernés. L’équipe applique une méthode stratigraphique rigoureuse, inspirée des principes développés par Mortimer Wheeler. Les maisons canoniales et les bâtiments annexes sont démontés, les murs de jardin abattus, permettant un carroyage intégral de la zone. Si la fouille livre peu de nouveaux fragments figurés, elle permet en revanche de retrouver l’intégralité des fondations du cloître.
Carroyage du site selon la méthode Wheeler, 1971. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/55/2/2/12. Cl. Pressouyre.
Les premiers vestiges reconstitués sont présentés au public en 1968, dans le cadre de l’exposition L’Europe gothique, tenue au musée du Louvre. Dès lors, l’idée d’un musée de site s’impose comme une évidence. L’organisation générale du monument restant mal connue, Léon Pressouyre choisit d’évoquer le cloître sous forme d’un jardin, les précieuses sculptures reconstituées étant présentées dans des salles adjacentes.
Le projet est confié à Paul Pillet, architecte des Monuments Historiques qui avait supervisé avec l’archéologue la première phase des fouilles. L’inauguration du Musée du Cloître de Notre-Dame-en-Vaux a lieu en 1978 et Léon Pressouyre en est le premier conservateur.
Musée du cloître, 1978. Paris, bibliothèque de l’INHA, Archives 144/55/3/7. Cl. Roche.